mercredi 5 septembre 2007

Schizo- S, alias Crystal

Je m’apprêtais à ouvrir une boîte d’asperges en conserve lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air amoureux quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Crystal.

On n’a pas eu besoin de préliminaires. Le désir perlait au coin de nos yeux : ils avaient cet éclat diamantin et presque fiévreux du prélude à l’amour.
Ma jupe est tombée sur le carrelage, il m’a portée sur la table dans une tendresse brutale tandis que je m’accrochais à son regard, et mes fesses se sont écartées sur le formica froid.
Tout naturellement mes jambes se sont enroulées autour de lui.
Il avait la force d’un homme qui prend soin de lui et malgré son corps un peu blanc pour moi il était l’amant idéal avec lequel je me serais perdue pour l’éternité. Je ne me lassais pas de fixer la petite cicatrice sur son front, qui m'hypnotisait sans le vouloir. Avec force ses doigts ont joué avec mes lèvres, m’excitant comme si demain n’existait plus, je m’ouvrais à lui et il continuait à m’exciter et sa main cherchait plus profond et il a pris son sexe et il m’a pénétrée et j’ai cru défaillir tellement c’était bon. Puis il m’a soulevée et menée au canapé comme une princesse et j’ai entrepris d’engouffrer avec gourmandise son pénis si doux dans ma bouche c’était chaud et fumant et ma langue sur son gland ne pouvait se rassasier et j’étais goulue et le rendre heureux me rendait si vivante et mon coeur battait la chamade comme si c’était la première fois puis il m’a pris le visage et fait comprendre du regard ses désirs et je me suis retournée avide de lui rendre hommage et j’ai cambré les reins pour qu’il accède à l’interdit que je n’offre qu’à la personne que j’aime et il avait ses mains sur mes fesses et il a malaxé ma chair pendant qu’il me montait et mes cris de jouissance résonnaient en symbiose à ses ahanements et je sentais monter en moi le grand frisson.
Je me suis dégagée et retournée pour pouvoir le dévorer des yeux, glissant ma main sur les muscles de son torse en sueur et me répétant à l’infini qu’il était l’homme de ma vie et j’avais envie de lui raconter des milliards de choses mais j’ai juste murmuré « je t’aime » dans un long souffle et mes yeux étaient en feu.

- COUPÉ !
Qu’est-c’qu’elle a la nouvelle, on tourne un porno là, c’est quoi cette farce à la « j’me pâme » !? C’est pas Autant en emporte le Vent !... Allez, on passe à Tabatha dès qu’elle aura fini avec la poire à lavement. Johnny, remontr’-moi la scène sur le combo, p’tain ils vont avoir du boulot au montage.

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Probablement une quelconque dope qui m’a fait délirer. Avant de partir j’ai quand même été nettoyer le foutre sur mon visage.

mercredi 15 août 2007

Schizo-Cornélia

Je m’apprêtais à ouvrir une bouteille lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air fou quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Cornélia.

- Y’a d’la pluie on dirait qu’c’est du sang. Y'a pas d'garrot pour les nuages?
Pourquoi en auraient-ils besoin ?

- On en a tous besoin.
Vous avez besoin d’un garrot ?

- Oui. Non. Vous m’amputez quand ? Nan parce que j’attends là, vous savez, le nez dans une vitre qui ne donne sur rien d'autre qu’un mur de béton. Quand je plonge dedans c’est tout dur on dirait un amalgame d’âmes mortes qui se serrent les unes contre les autres pour ne plus avoir froid mais elle claquent des dents ça fait comme des ricochets de dentiers. Elles sont là toutes serrées comme des pingouins mais sur un sol marécageux, raviné et instable, pas du tout une banquise, lisse et pure non, un truc goudronneux et sale et boueux. Ils se retiennent aux ailes des autres pour ne pas glisser mais vous savez ils finiront bien par tomber. La boue ça ne colle pas, ça emmène juste en bas de la colline, tout en bas où personne n’a le courage de remonter. Même pas les pingouins alors les âmes vous pensez bien.

Pourquoi voulez-vous que je vous ampute ?

- Docteur je m’interroge sur vos capacités. Pour éviter le trop plein évidemment, je craque aux coutures, vous ne les voyez pas les morceaux de moi tomber par ci par là, les miettes de tripes du p’tit Poucet, des traînées de chemin juste bonnes pour les vautours ? Je veux du vide, je veux du rien, une anesthésie du coeur, une vie sans vie. Alors vous m’amputez du ventricule, droit ou gauche c’est votre problème, voyez avec vos confrères, et vous me rendez ma vie d’automate bien tranquille hein. Celle que je n’ai jamais eue. Et par pitié faites vite, on dirait que je ne peux plus attendre.

À votre avis, comment va se dérouler l’opération ?
- Je suppose que vous allez prendre votre scalpel, que vous allez le poser sur les veines de mon poignet, que ça deviendra une tronçonneuse, des éclats d’os partout et le bras exsangue, que vous foutrez votre bras bien profond dans le trou noir de la plaie et remonterez jusqu’au coeur comme un vers vorace, y’aura de l’écarlate qui palpitera partout et avec votre pouce replié sur votre index vous me ferez un truc de toubib dans les ventricules et puis après je ne sentirai plus rien et tout sera tranquille comme un champ de bataille où des corps sourient et où les corbeaux croassent en s’étouffant avec des lambeaux d’yeux et où tout le monde s’en fout car la guerre est finie. Je suppose Docteur que ce sera vite fait bien fait. Et qu’après je vous dirai merci. Vous me direz juste « c’est mon travail, c’est tout naturel » mais vous et moi on saura que vous m’aurez sauvé la vie.

- Qu’est-ce qu’elle fait là ?

- Rien. Elle parle.
- À qui ?
- Ça n’a pas d’importance.

- Mais on va pas la laisser là quand même ?
- Qu’est-ce que vous voulez faire ? On n’a plus d’place dans cet hôpital.
- Mais on n’est pas dans un hôpital là, c’est la vie ?

- On voit bien que vous êtes novice. Regardez bien. Elle s’est endormie.

- Oui mais quand même, il flotte du sang.

- Arrêtez-donc de jouer avec ses lunettes rouges, jetez-moi ça, et demain quand elle se réveillera vous lui en donnerez des bleues, pour qu’elle voie tout plus joli.

- ... Mais on est à court de lunettes bleues...


- Ne vous inquiétez pas, elle en a plein de paires.
Elle les mettra demain. J’vous dis, elle est guérie.

jeudi 9 août 2007

Schizo-Alma

Je m’apprêtais à ouvrir une enveloppe de la mairie lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Alma.

Nostalgique elle l’était, son vieux nez dans son chagrin.
Résignée.
Impuissante alchimiste, à transformer ses larmes rouillées en plomb. Et ça tombe sur la toile cirée qui perd par endroit son revêtement plastique comme une vie qui s’émiette. Elle annone des phrases comme on psalmodie par habitude des souvenirs lointains, des pans de vie passée derrière lesquels elle jouait plus jeune. Et maintenant seuls de fins rideaux jaunis entourent son existence, et filtrent le dehors qu’elle ne peut même plus voir.
Je lui apporte ses repas. Je comble ses silences. Et la regarde sans qu’elle me voie, perdue dans son noir à tâtonner pour retrouver les bords de sa tête, et si elle n’a pas oublié un petit souvenir par là, dans le coin, « dieu que c’est poussiéreux dans mon crâne, on n’a pas idée de laisser tout en bazar comme ça... » Mais je crois et elle sait qu’il n’est plus temps de ranger.

Je regarde autour de moi et les senseverias dans leur pot avec ce cache-pot en accordéon, ceux de sa mère et de sa grand-mère, les senseverias, ça pousse comme de la mauvaise herbe, quelques boutures et c’est parti pour quarante ans, les senseverias sont toujours là quand les gens n'y sont plus, dans un pot sous un cache-pot vert, dans cette minuscule maison de banlieue. Avec la route qui a empiété sur le jardin, la nationale pour que les automobilistes soient à l’heure au boulot. Et dans le petit jardin il n’y a plus d’oiseaux. Trop bruyant. Trop pollué. Et coupé de moitié.
Il y a trois ans que je travaille pour elle, hoh, un peu, je l’aide dans les taches ménagères, les repas, et la toilette parfois quand elle oublie. Et depuis trois ans elle me répète « Tu sais ce que tu as à faire hein, », et je réponds oui, ça faisait partie de l’accord, et elle hoche la tête en tirant un peu son bas qui tombe quand on en a marre, on se laisse glisser à terre et c’est plus simple comme ça. Ses jambes sont si frêles et ce sont toujours les mêmes bas. Qui glissent comme s’ils voulaient s’en aller.
Au repas du midi elle mange comme un bébé, de la sauce coulant sur les poils drus de son menton, et je l’essuie d’un bord de serviette, et ses mains tremblant pour saisir le croûton de pain que je lui tends. Le croûton, c’est ce qu’elle préfère. Et elle creuse dedans pour en retirer la mie. « Parce que la croûte est trop dure pour mes dents tu sais, ce sera pour les oiseaux ». Oui oui, je dis, mais les oiseaux ne viennent même plus pour un bout de pain sur le rebord de la fenêtre. On dirait qu’ils sont partis bien loin.
Elle finit son assiette et son dessert et me demande encore « Tu sais ce que tu as à faire hein ? » et je réponds toujours oui. Je débarrasse la table et dans les bruits de vaisselle j’entends déjà ses ronflements jaillissant du fauteuil.
Je reviens le soir et c’est la même histoire. Mais je traîne un peu plus avant de débarrasser la table, on papote, elle m’écoute, et parfois je regarde ses yeux vitreux qui ne voient plus et je suis presque sûre qu’ils voient quelque chose : son mari, ou ses enfants, ou peut-être au-delà. « Tu sais ce que tu as à faire hein ? »

Trois ans qu’elle me pose la même question deux fois par jour.

Et depuis une semaine, plus rien.
On dirait qu’elle a oublié. Je passe de la crème grasse sur ses mains desséchées et je coiffe ses fins cheveux gris, et elle chantonne un air que je ne connais pas. C’est joli, tout doux comme une caresse d'antan, et je la mets au lit. La dentelle au col de sa chemise de nuit pendouille un peu. Je l’installe bien sur l’oreiller. Elle est prête à s’endormir. Elle s’apprête à vérifier que le réveil est bien remonté, elle aime se réveiller tous les jours à la même heure, ça lui donne une notion du temps, et sa journée se passe à ne rien vraiment faire, à ne rien voir, à manger à heure fixe et puis à m’écouter, parfois, je lui mets des vieux disques aussi de temps en temps mais son visage ne s’éclaire plus depuis longtemps. Un petit mécanisme bien huilé, c’est comme ça depuis des années. Sauf que depuis longtemps elle ne sourit plus. Elle ressemble de plus en plus à un vieux bas qui se laisse glisser.
Mais ce soir je prends sa main dans la mienne alors qu’elle allait vérifier son réveil, et la pose sur sa poitrine. Comme ça. Nos deux mains.
Et elle se met à sourire.
Elle ferme ses yeux aveugles et me murmure : « Je croyais que tu avais oublié ».
J’ai dit que non. Comment oublier ? Et j’ai pris doucement de ma main libre l’oreiller qui était par terre, et sans lâcher sa main, j’ai posé l’oreiller sur son visage. Comme ça. Longtemps.
Elle n’a même pas gigoté. Puis sa main s’est ouverte et a libéré la mienne. Et lorsque j’ai retiré l’oreiller de son visage, elle souriait toujours.

« Tu sais ce que tu as à faire hein ? »
Et bien voilà, c’est fait.
Comment oublier.

lundi 30 juillet 2007

Schizo-Estelle

Je m’apprêtais à ouvrir un stylo lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air trop connu quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Estelle.

Oui. Une fois n’est pas coutume, je me suis retrouvée coincée en huis clos avec moi-même. Et merde. Il semblerait que ces derniers temps, de moins en moins d’autres personnalités se bousculent au portillon de mon neurone, et j’ai une explication : il y a déjà beaucoup trop de choses dans ma petite tête. Alors je tente une thérapie par l’écrit, parce qu’il me tarde de virer le videur qui refoule tout le monde à l'entrée.

Ça fait huit ans que je suis dans la pub. Imaginez mon quotidien : déconne, putes et coke à gogo comme dans les années 80.
Moins les putes et la coke et la déconne, parce que justement, on n’y est plus, dans les années 80. Donc, juste des journées normales, des fous rires, de la création, des nuits blanches au bureau mais pas trop, des pétages de plomb "nan vraiment le client est trop con" et parfois des voyages à pétaouchnok aux frais de la princesse parce qu’on a bien prit soin d’installer l’histoire dans le Grand Canyon, près des chutes du Niagara, ou dans la pampa mexicaine.
Longtemps je ne me suis pas couchée de bonne heure et j’ai aimé, d’une façon très égoïste de petite fille gâtée, mon métier -parce qu’il change tous les jours et qu’en majorité, ce qu’on me demande c’est d’avoir des idées- qui me l’a bien rendu de surcroît, quelques récompenses par-ci par là dans les concours internationaux, et la possibilité de me faire embaucher partout dans le monde.
Et puis la lassitude s’est installée. Puis la trentaine. Et la lassitude s’est gentiment transformée, sinon en haine, du moins en dégoût.
Et un matin j’ai dû mettre mes chaussures à l’envers pour tromper l’impression d’aller au boulot à reculons.

Et puis la décision a été prise.
Et dans un mois et demi je quitte mon taf, treize ans de ma vie études comprises, la Nouvelle-Zélande, pour l'inconnu. Je m'apprête à tourner la dernière page d’un bouquin mille fois terminé, claquant la dernière de couv d’une gifle de la main, pour en ouvrir un autre... dont les pages sont vierges... encore plus que Marie.
Jusque là me direz-vous, mouais, y’a du changement dans l’air, et alors ?

Ouais ben dans cinquante jours j’aurai vendu (ou donné) toute ma vie, tout, tout, TOUT, meubles, matos, fringues (j'suis pas matérialiste m'enfin mes jolies bottes là...!) pour repartir à zéro avec un sac à dos de 20 kg, ni plus, ni moins, avec un stop d’un mois en Australie pour passer quelques diplômes de plongée (j'ai décidé de faire de ma passion un métier -gardant une place pour les opportunités que les voyages et la vie peuvent apporter- et de pouvoir enfin vivre aux côtés de mon amour) et après... après ben je ne sais toujours pas.
Et je ne le saurai qu’en octobre, c’est à dire, une fois que j’aurai tout plaqué (parce que les projets à deux, ça ne se fait que lentement à 15000 bornes de distance. Et puis d’ici là, il m’aimera toujours ? Il n’aura rencontré personne ? Comme ça par hasard ? Ça a tenu jusque là mais la vie est garce parfois alors ça tiendra encore ?...).

Et bien moi qui n’ai jamais eu les deux pieds bien sur Terre, à la rigueur juste un orteil, et encore, de temps en temps, et bien là j’ai la frousse. La pétoche. La trouille de l’incertitude au ventre. Des petits vers qui rongent mes entrailles la nuit et font le ram-dam dans mes insomnies. Parce que pour une fois je n’arrive pas à me projeter dans l’inconnu. Parce que cette fois-ci, ce n’est pas juste un rêve : c’est la vie.
Certains jours je gère l’impatience et l’angoisse. Et d’autres je tombe. Je voudrais pouvoir accélérer le temps, dire merde aux secondes. Mais la pendule de l'existence fait "tic-tac", comme un "non-non, c’est comme ça, t’es coincée pour l’instant", avec ce truc qui grouille en toi comme une fièvre.
Je ne suis plus qu’une boule de stress qui avance certains jours en zombie anesthésiée par le manque de sommeil, et le lendemain explose en torrents de spasmes et de larmes sans rien contrôler. Et les heures qui passent comme des années sans s’en soucier.

Sinon, aujourd’hui, dans le monde, 18000 enfants sont morts de faim, 8000 personnes sont mortes du sida, dont 1000 enfants, combien de civils lors des conflits armés, ça je n’ai pas réussi à trouver de chiffres fiables pour faire un calcul, pareil pour le nombre de femmes violées, battues, etc (un recensement difficile), 1 400 000 enfants prostitués ont eu une journée d’enfer (juste en Inde, Thaïlande, Taiwan, USA, Chine populaire et enfants de l’Europe de l’est se prostituant à l’ouest), 200 à 250 millions d’adultes se sont levés ce matin et se coucheront ce soir (s’ils en ont le droit) en esclaves “modernes”, 100 espèces animales ont disparu et 73 km2 de forêt amazonienne ont été détruits (juste cette forêt-là hein)…



Je sais. Mais mon cerveau n’arrive pas à relativiser. Un bug.
J’vous l’dis : j’ai une frousse comme jamais. Et elle est incontrôlable. Et je suis seule, ici au pays du long nuage blanc, sans ma famille, sans mon amour, sans mes amis, enfin ceux d’avant, ceux de France. Et certains matins j’ai l’impression que mon coeur va s’arrêter et que je vais basculer. Je croyais que j’étais plus forte. Zut.
Alors je me mets dans mon rocking-chair imaginaire, et je ferme les yeux, comme ça en les crispant très fort, me balançant au son du tic-tac d’une pendule dans ma tête, comme une enfant, en me disant que lorsque je les ouvrirai tout cela sera fini, cet entre-deux bâtard.
Mais ça ne marche jamais.

Reste à respirer profondément et à me préparer pour les cinquante jours les plus longs. C'est un gouffre sans fin ce no man's land entre deux livres, avec mon petit moi encore en train de fermer le précédent et sans avoir encore ouvert le prochain. Et serai-je capable de l'écrire, le prochain ? Je saurai faire ? Hein ? Sa-aaa-aaa-mmmmmyyy j'ai peeeeeuuuur...

vendredi 27 juillet 2007

Shizo-Alicia

Je m’apprêtais à ouvrir une huître lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air résigné quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Alicia.

Le plus grand génocide jamais vu.
Éradiquer une espèce entière et faire valdinguer plus de trois millions d’années d’évolution.
Sans que personne ne s’en rende compte.

L’écho de ces trois phrases ricochait sans fin sur les parois de mon esprit morne, et tandis que Rob mettait une touche finale à la machine (il a toujours été maniaque, à recompter dix fois les additions au restaurant, à remonter quatre à quatre les marches de l’escalier trois fois pour être sûr que la porte était bien fermée, à plonger sa main deux fois dans la boîte aux lettres pour se convaincre que l’enveloppe était correctement rentrée, un maniaque Rob, mais ça n’a jamais autant valu le coup qu’aujourd’hui), je regardais sans larmes un reportage de la chaîne AGIR : devant les dix derniers hectares de la forêt amazonienne une foule s’amassait.

Des bébés trop jeunes pour comprendre qu’il leur faudrait ad vitam eternam porter un masque pour pouvoir respirer ; finies les enlaçades spontanées, oubliés les premiers baisers comme quand il suffisait que deux bouches se rapprochent pour faire suffoquer deux cœurs.
Des femmes trop mûres pour oublier le temps d’avant ; terminés les espoirs et les rêves d’antan, toutes avec la certitude qui troue le cœur d’avoir fait la pire chose en faisant un enfant.
Des hommes venus du monde entier la rage au poing et la souffrance à fleur de poil ; vain l’espoir qu’une bataille pourrait faire changer le monde, et leurs mains qui se rentrent en pleurs dans leurs poches.
Tous impuissants. Petits et grands. À regarder l’un des derniers symboles d’une humanité responsable foutre le camp. Et à ressentir toute l’irrévocable tristesse de leurs frères, l’échine courbée, qui attaquent à la tronçonneuse les derniers arbres.
Tous ressentant au tréfond de leur âme cette grande maladie de la civilisation, les uns les yeux au sol comme s’ils attendaient un miracle de la planète, les autres les yeux aux ciel comme s’ils n’attendaient plus rien de l’Homme.
Et les bébés qui pleurent. Parce qu’ils ont faim. Ou souillé leur couche.

Rob vérifiait une dernière fois la machine. J’ai éteint le téléviseur comme on éteint un mauvais rêve. Et me suis endormie d’un sommeil lourd parce que c’était le dernier.

En partant le lendemain alors que la machine s’élevait dans le salon, j’ignorais dans le hublot la photo de mes parents dans un cadre vieilli, le bouquet de roses qui commençait à fâner comme quand on dit aurevoir juste pour nous préparer, un pétale par-ci, un par là, pour nous habituer, pour que ce soit plus doux peut-être, ma bibliothèque où des siècles de pensée, d’analyse, de société, s’étalaient sur les étagères comme dans un hamam de vérité.
Non, le seul hublot, c’était les yeux de Rob. Et la certitude d’avoir fait le bon choix.

Quand nous sommes arrivés quelques trois millions d’années avant, j’ai comme eu la nausée. Un groupe d’Homo Habilis hurlait à l’atterrissage de la machine : trop d’étincelles, de fumée et d’odeurs inconnues.
Les femmes protégeaient leurs petits, les hommes hurlaient des sons gutturaux pour protéger leur clan, et à l’écart un adolescent nous regardait avec amusement, une main sur une plante, presqu’avec tendresse, pour la prévenir du vent de la machine qui aurait pu la déraciner.

Et Rob a commencé.
Il a ouvert la fiole.
Le gaz s’est répandu.
Sans que personne ne s’en aperçoive.
Un gaz qui rendait toutes les femmes, fillettes, nouvelles-nées, et même fœtus, stériles.
Et ma respiration restait la même, derrière le hublot. Calme comme un sommeil sans fin. À vivre aux premières loges la toute fin de l’humanité. Sans que quiconque à part Rob et moi ne s’en aperçoive. Il était là le plan grandiose. Mettre un terme. Annuler tout et on repart à zéro. L'humain en moins.
Nous sommes allés de clans en clans, de grottes en grottes, de plaines en plaines, de montagnes en montagnes, traquant pour une chasse sans souffrance les premiers hommes. Rob ouvrant à chaque fois une autre fiole.
Moi ouvrant à chaque fois les mêmes yeux sans détresse.
Un génocide sans fin. Le génocide du genre humain.


Puis ça a été l’heure du dernier clan. Et j’ai regardé Rob et lui ai demandé de sortir de la machine.
« Pourquoi ? »
« Parce que je veux être avec ma famille. » Oui j’ai répondu « ma famille », comme ça, pour rien, juste parce que c’était la fin.

Il a aquiécé avec une once de tristesse, et a remonté le masque à gaz sur mon nez.
« Pourquoi ? », ai-je lancé à mon tour laconiquement, « ton gaz n’est pas mortel ». Et j’ai rit. De l’insolence pathétique de la situation. Parce que dans une toute petite fiole grande comme mon petit doigt se trouvait la fin de l’humanité. Certes la fin du pire, mais probablement aussi la fin du meilleur. Question de balance : le pire accède toujours au pouvoir; le bon se bat, mais c'est le pire qui gagne. Parce que lorsque le bon n'a à gagner que le meilleur, le pire sort griffes et ongles pour ne rien perdre, de ses acquis criant victoire sur un charnier de conscience.

Et tout ça m’a donné envie de vomir. Une nausée comme on peut en avoir quand on regarde une vie qu’on a gâchée. Les hauts le cœur que seules les décisions irrévocables peuvent donner. Et le malaise qu’offre le pouvoir de s’y autoriser.
Et puis c'est passé.

Et sous mon masque à gaz de loin
j’ai regardé le clan. Tout au fait de ce qu’on nomme la préhistoire, en plein dans la survie, et aussi dans toutes les petites histoires de la vie. La femme Homo Habilis donnant le sein en carressant la tête de son petit, les yeux anxieux sur l’orée de la forêt, attentive au danger, prompte à la réaction et la main sur une pierre coupante. Les paumes ocres de ce membre du clan, sortant de la grotte et se frottant les mains dans l’herbe pour en enlever les pigments qui eux resteront à jamais, du moins jusqu’à mon ancien temps, les prémices d’un langage. L’aube d’une société. La naissance de l’écrit. La transmission d’un savoir. D’une sagesse. Et plus loin une femme, sans qu'aucun membre du clan n'y prête la moindre intention, s'échinait à recouvrir de terre un corps, à un endroit qu'elle pourra retrouver si elle en a envie, un jour.

Et la fiole était vide. Et Rob l’a jétée contre un rocher.
Il a mis le feu à la machine. Un grand brasier qui a apeuré le clan tout entier.
Puis il m’a tendu la capsule de cyanure avancé qu’on a développé en l’an 2230, avec un genre de LSD en plus, et l’on meurt comme si c’était le plus beau moment de notre vie.

Elle a craqué sous ses dents.
Et je l’ai regardé dans les yeux lorsqu'ils se sont révulsés. Partis ailleurs. Et j’ai carressé mon ventre.

J’ai de nouveau eu la nausée.
J’espère que ce sera une fille.
Ma main a lâché la capsule, qui a roulé sur la terre.

Longtemps j'aurai en mémoire le regard de Rob, et cet éclat qui disait... je comprends, tant mieux.
Quelques brins d'herbes dansant au gré du vent plus tard, dos au corps de mon mari, une femme s'est approchée. Si doucement que je ne l'ai pas entendue.
Elle a posé sa main sur la mienne. Et juste comme ça, on a attendu.

lundi 16 juillet 2007

Schizo-Ratana

Je m’apprêtais à ouvrir un flacon de shampoing lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air empuanti quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Ratana.

Les autres enfants cherchent du plastique à revendre, de la ferraille, les pieds dans la puanteurs et les déchets, les mains dans les immondices, ils cherchent de vieux bijoux, ils cherchent tout ce qui est réutilisable, échangeable, vendable, recyclable. Pour quelques infimes riels. Et ça pue partout sous le soleil. Et les bennes continuent leur incessant ballet, entassent et tassent, et tout le monde continue à se pencher sur les mouches, dans une quête quotidienne pour survivre.

Ici, tout le monde cherche à se réveiller le lendemain. Pour pouvoir recommencer à engloutir ses mains dans la décharge publique. Pour continuer à survivre à Steung Mean Chey.
Tout le monde cherche quelque chose. Sathia cherche des bouts de métal qu’elles pourra revendre peut-être et nourrir son petit frère, avec sa maladie de peau qui le gratte à hurler, avec du pus parfois qui croûte en creusant. Vithea cherche des restes à manger que ni les pauvres de la ville ni les chiens faméliques n’auraient encore trouvés. Kimchheang s’essouffle à chercher un plus grand carton, un plus grand sac plastique pour être un peu plus à l’abri des pluies qui ne vont pas tarder, dans sa cabane de fortune.
Et moi depuis quelques temps je marche, un pied qui farfouille dans la décharge, sans jamais me baisser et prendre quoi que ce soit. Tout le monde cherche quelque chose et tout le monde sait quoi.
Sauf moi.
Des chercheurs de survie je les appelle.

Oh je retourne bien quelques immondices, comme ça, par habitude, mais sans vraiment y penser, c’est juste parce que moi aussi je vis là, mais je ne récupère plus rien, je ne me penche plus, je ne me précipite plus à chaque nouvelle benne qui se déverse, jouant des coudes pour glaner un morceau de poulet qui aurait trainé près d’un rat mort dans une poubelle. Je suis un peu à l’écart. Et parfois je me pose là, à l’est de la décharge, sur un vieux bidon, et je regarde le soleil qui fait fondre des bouts de plastique, et les petits arcs-en-ciel sur ce papier graisseux que les mouches soudain envahissent comme une minuscule marée d’un noir brillant, avec des morceaux de vert métallique sur leur dos comme des poissons qui bondiraient. Et puis zoup, un vrombissement et plus rien. Et le petit arc-en-ciel a disparu.
De loin j’entends Rany et Dadano qui disent que je maigris. Ils disent ça et puis c’est tout parce que "Regarde, une canette !".

Mais tous les soirs, quand le soleil se couche et que même les insectes s’en vont, y’a mes copains qui viennent, de ce côté-ci de la décharge. Plein d’enfants, un à un, silencieux, qui s’accroupissent en cercle devant moi, et leurs yeux sont ouverts en corolles comme s’ils se réveillaient.
Hier je leur ai conté ma plus belle histoire.
Je leur ai dit “Tout à l’heure, j’ai trouvé une vielle lampe. Toute cabossée, mais avec une jolie teinte sous sa crasse. Je l’ai essuyée sur mon pantalon, elle était toute belle après, même ses gnons étaient jolis. Et là, il y a eu une grosse fumée et c’était comme si elle se gonflait, comme une voile de bateau vous voyez? Et là un monsieur fait de fumée est sorti.”

Ni Vithéa ni Kimchheang ni même Rany ne m’ont interrompu. Mais comme un long frisson parcourait les rangs des enfants.
- “C’était magique. Il m’a demandé ce que je voulais. Je pouvais tout lui demander, tout tout tout, il pouvait tout exaucer.”
- “Et tu lui a dit quoi, Ratana ?”... “Que tu voulais partir de là !!” a crié l’un ... “ Sur ton beau bateau qui serait rien qu’à toi !!” a gloussé l’autre “Je sais je sais, tu irais à Krong Ko Kong et puis ce n’serait plus que toi, et la mer!!” ...“Et les poissons !! du poisson frais comme s’il tombait tout seul dans ton bateau!!”... “Parce que c’est ça que tu veux?!” a ajouté l’un d’entre eux.
“ Nan. Je lui ai dit que je voulais ça.”
Et je leur ai montré du bras un petit cadre en bois que j’avais accroché à une ficelle, pas très haut, sur un vieux mat pourri. Juste un cadre, avec rien dedans. Mais joli, avec des petites peintures ou ce qu’il en reste dessus.
Ils se sont tous levés, sauf Ny qui faisait la moue, parce qu’elle n’avait plus de famille et qu’à six ans c’est dur. Ils ont regardé le cadre, passé la main au travers et quelqu’un a dit “Mais y’a rien dans ton cadre??!”
“ En réalité il y a tout.”
Ils se sont accroupis à nouveau.
“ Dedans il y a vos rêves. À tous. Et chaque soir vous pourrez venir les regarder. Dans le cadre. Il est magique...”

C’est Ny qui s’est levée la première. J’ai dû la prendre dans mes bras pour qu’elle puisse être à la bonne hauteur. Son petit nez juste au milieu du rien dans le cadre. Et elle a juste dit : “Oh oui, c’est vrai. Je les vois. Qu'ils sont jolis.”
Et tous les gamins ont fait une file.

Je ne sais plus ce que je cherche.
Je ne le saurai que lorsque je l’aurai trouvé.
Jusque là, vivre, c'est rêver.
Quant à survivre... Ça ne gargouille même plus dans mon estomac.



lundi 9 juillet 2007

Schizo-Nina

Je m’apprêtais à ouvrir les yeux lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’eau quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Nina.

On dirait que le monde s’inverse. Quand il pleut. On marche dans des miroirs.
Les pieds dans des immeubles sombres, le bout des bottes crevant le ciel d’un gris de vieux coton, le corps entre deux infinis du monde, et mon tout petit moi qui lève le nez comme pour me noyer dans rien. Quand il pleut rien ne peut arriver puisque le monde est déjà en larmes. Et ça coule en faisant du bien.
Les oiseaux se terrent en silence, peut-être se chuchotent-ils des histoires de soleil en gonflant leurs plumes, une petite couette d’espoir en attendant les escargots. Les escargots eux étirent leurs tentacules et quittent paresseusement qui l’abri d’un buisson qui un dessous de feuille sans se soucier de l’après. Mais pas ici car c’est l’hiver.

Je n’entends rien que les voitures et les humains qui se contractent et courent en pensant éviter l’inévitable. La pluie donne des espoirs un peu fous. Je reste là sans bouger, elle en rigoles sur mes tempes qui battent le froid.
J’aime la pluie. Elle est si pleine d’un vide à remplir. Et si docile : je sais bien qu’elle exaucera mes rêves et qu’un jour elle s’arrêtera. Demain peut-être.
Elle remballera ses miroirs qui ouvrent sous nos pas comme un monde d’en bas.
Elle cessera ses rideaux tombant des auvents qui rendent les jardins flous.
Essoufflée elle arrêtera de danser avec les mégots dans les tourbillons des caniveaux.

Et si elle ne cesse pas alors j’aurai de la chance : je pourrai continuer à rêver au soleil.

J’aime le soleil.
Les escargots qui dorment et les sons de la vie qui ne sont plus assourdis comme dans une antichambre.
Le ciel qui reste en haut, le bitume qui ne joue pas aux abysses.
Le bon sens qui se rétablit.

J’aime le soleil parce que c’est facile. J’aime la pluie parce que je n’ai pas le choix : n'avoir que le curieux pouvoir d'une attente rêveuse laisse sur mes papilles l'arrière-goût apaisant d'une tisane de camomille.