mercredi 15 août 2007

Schizo-Cornélia

Je m’apprêtais à ouvrir une bouteille lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air fou quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Cornélia.

- Y’a d’la pluie on dirait qu’c’est du sang. Y'a pas d'garrot pour les nuages?
Pourquoi en auraient-ils besoin ?

- On en a tous besoin.
Vous avez besoin d’un garrot ?

- Oui. Non. Vous m’amputez quand ? Nan parce que j’attends là, vous savez, le nez dans une vitre qui ne donne sur rien d'autre qu’un mur de béton. Quand je plonge dedans c’est tout dur on dirait un amalgame d’âmes mortes qui se serrent les unes contre les autres pour ne plus avoir froid mais elle claquent des dents ça fait comme des ricochets de dentiers. Elles sont là toutes serrées comme des pingouins mais sur un sol marécageux, raviné et instable, pas du tout une banquise, lisse et pure non, un truc goudronneux et sale et boueux. Ils se retiennent aux ailes des autres pour ne pas glisser mais vous savez ils finiront bien par tomber. La boue ça ne colle pas, ça emmène juste en bas de la colline, tout en bas où personne n’a le courage de remonter. Même pas les pingouins alors les âmes vous pensez bien.

Pourquoi voulez-vous que je vous ampute ?

- Docteur je m’interroge sur vos capacités. Pour éviter le trop plein évidemment, je craque aux coutures, vous ne les voyez pas les morceaux de moi tomber par ci par là, les miettes de tripes du p’tit Poucet, des traînées de chemin juste bonnes pour les vautours ? Je veux du vide, je veux du rien, une anesthésie du coeur, une vie sans vie. Alors vous m’amputez du ventricule, droit ou gauche c’est votre problème, voyez avec vos confrères, et vous me rendez ma vie d’automate bien tranquille hein. Celle que je n’ai jamais eue. Et par pitié faites vite, on dirait que je ne peux plus attendre.

À votre avis, comment va se dérouler l’opération ?
- Je suppose que vous allez prendre votre scalpel, que vous allez le poser sur les veines de mon poignet, que ça deviendra une tronçonneuse, des éclats d’os partout et le bras exsangue, que vous foutrez votre bras bien profond dans le trou noir de la plaie et remonterez jusqu’au coeur comme un vers vorace, y’aura de l’écarlate qui palpitera partout et avec votre pouce replié sur votre index vous me ferez un truc de toubib dans les ventricules et puis après je ne sentirai plus rien et tout sera tranquille comme un champ de bataille où des corps sourient et où les corbeaux croassent en s’étouffant avec des lambeaux d’yeux et où tout le monde s’en fout car la guerre est finie. Je suppose Docteur que ce sera vite fait bien fait. Et qu’après je vous dirai merci. Vous me direz juste « c’est mon travail, c’est tout naturel » mais vous et moi on saura que vous m’aurez sauvé la vie.

- Qu’est-ce qu’elle fait là ?

- Rien. Elle parle.
- À qui ?
- Ça n’a pas d’importance.

- Mais on va pas la laisser là quand même ?
- Qu’est-ce que vous voulez faire ? On n’a plus d’place dans cet hôpital.
- Mais on n’est pas dans un hôpital là, c’est la vie ?

- On voit bien que vous êtes novice. Regardez bien. Elle s’est endormie.

- Oui mais quand même, il flotte du sang.

- Arrêtez-donc de jouer avec ses lunettes rouges, jetez-moi ça, et demain quand elle se réveillera vous lui en donnerez des bleues, pour qu’elle voie tout plus joli.

- ... Mais on est à court de lunettes bleues...


- Ne vous inquiétez pas, elle en a plein de paires.
Elle les mettra demain. J’vous dis, elle est guérie.

jeudi 9 août 2007

Schizo-Alma

Je m’apprêtais à ouvrir une enveloppe de la mairie lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Alma.

Nostalgique elle l’était, son vieux nez dans son chagrin.
Résignée.
Impuissante alchimiste, à transformer ses larmes rouillées en plomb. Et ça tombe sur la toile cirée qui perd par endroit son revêtement plastique comme une vie qui s’émiette. Elle annone des phrases comme on psalmodie par habitude des souvenirs lointains, des pans de vie passée derrière lesquels elle jouait plus jeune. Et maintenant seuls de fins rideaux jaunis entourent son existence, et filtrent le dehors qu’elle ne peut même plus voir.
Je lui apporte ses repas. Je comble ses silences. Et la regarde sans qu’elle me voie, perdue dans son noir à tâtonner pour retrouver les bords de sa tête, et si elle n’a pas oublié un petit souvenir par là, dans le coin, « dieu que c’est poussiéreux dans mon crâne, on n’a pas idée de laisser tout en bazar comme ça... » Mais je crois et elle sait qu’il n’est plus temps de ranger.

Je regarde autour de moi et les senseverias dans leur pot avec ce cache-pot en accordéon, ceux de sa mère et de sa grand-mère, les senseverias, ça pousse comme de la mauvaise herbe, quelques boutures et c’est parti pour quarante ans, les senseverias sont toujours là quand les gens n'y sont plus, dans un pot sous un cache-pot vert, dans cette minuscule maison de banlieue. Avec la route qui a empiété sur le jardin, la nationale pour que les automobilistes soient à l’heure au boulot. Et dans le petit jardin il n’y a plus d’oiseaux. Trop bruyant. Trop pollué. Et coupé de moitié.
Il y a trois ans que je travaille pour elle, hoh, un peu, je l’aide dans les taches ménagères, les repas, et la toilette parfois quand elle oublie. Et depuis trois ans elle me répète « Tu sais ce que tu as à faire hein, », et je réponds oui, ça faisait partie de l’accord, et elle hoche la tête en tirant un peu son bas qui tombe quand on en a marre, on se laisse glisser à terre et c’est plus simple comme ça. Ses jambes sont si frêles et ce sont toujours les mêmes bas. Qui glissent comme s’ils voulaient s’en aller.
Au repas du midi elle mange comme un bébé, de la sauce coulant sur les poils drus de son menton, et je l’essuie d’un bord de serviette, et ses mains tremblant pour saisir le croûton de pain que je lui tends. Le croûton, c’est ce qu’elle préfère. Et elle creuse dedans pour en retirer la mie. « Parce que la croûte est trop dure pour mes dents tu sais, ce sera pour les oiseaux ». Oui oui, je dis, mais les oiseaux ne viennent même plus pour un bout de pain sur le rebord de la fenêtre. On dirait qu’ils sont partis bien loin.
Elle finit son assiette et son dessert et me demande encore « Tu sais ce que tu as à faire hein ? » et je réponds toujours oui. Je débarrasse la table et dans les bruits de vaisselle j’entends déjà ses ronflements jaillissant du fauteuil.
Je reviens le soir et c’est la même histoire. Mais je traîne un peu plus avant de débarrasser la table, on papote, elle m’écoute, et parfois je regarde ses yeux vitreux qui ne voient plus et je suis presque sûre qu’ils voient quelque chose : son mari, ou ses enfants, ou peut-être au-delà. « Tu sais ce que tu as à faire hein ? »

Trois ans qu’elle me pose la même question deux fois par jour.

Et depuis une semaine, plus rien.
On dirait qu’elle a oublié. Je passe de la crème grasse sur ses mains desséchées et je coiffe ses fins cheveux gris, et elle chantonne un air que je ne connais pas. C’est joli, tout doux comme une caresse d'antan, et je la mets au lit. La dentelle au col de sa chemise de nuit pendouille un peu. Je l’installe bien sur l’oreiller. Elle est prête à s’endormir. Elle s’apprête à vérifier que le réveil est bien remonté, elle aime se réveiller tous les jours à la même heure, ça lui donne une notion du temps, et sa journée se passe à ne rien vraiment faire, à ne rien voir, à manger à heure fixe et puis à m’écouter, parfois, je lui mets des vieux disques aussi de temps en temps mais son visage ne s’éclaire plus depuis longtemps. Un petit mécanisme bien huilé, c’est comme ça depuis des années. Sauf que depuis longtemps elle ne sourit plus. Elle ressemble de plus en plus à un vieux bas qui se laisse glisser.
Mais ce soir je prends sa main dans la mienne alors qu’elle allait vérifier son réveil, et la pose sur sa poitrine. Comme ça. Nos deux mains.
Et elle se met à sourire.
Elle ferme ses yeux aveugles et me murmure : « Je croyais que tu avais oublié ».
J’ai dit que non. Comment oublier ? Et j’ai pris doucement de ma main libre l’oreiller qui était par terre, et sans lâcher sa main, j’ai posé l’oreiller sur son visage. Comme ça. Longtemps.
Elle n’a même pas gigoté. Puis sa main s’est ouverte et a libéré la mienne. Et lorsque j’ai retiré l’oreiller de son visage, elle souriait toujours.

« Tu sais ce que tu as à faire hein ? »
Et bien voilà, c’est fait.
Comment oublier.