lundi 16 juillet 2007

Schizo-Ratana

Je m’apprêtais à ouvrir un flacon de shampoing lorsqu’à l’intérieur de moi quelqu’un a frappé. Ça a fait comme un grand courant d’air empuanti quand j’ai entrebâillé ma tête et laissé entrer... Ratana.

Les autres enfants cherchent du plastique à revendre, de la ferraille, les pieds dans la puanteurs et les déchets, les mains dans les immondices, ils cherchent de vieux bijoux, ils cherchent tout ce qui est réutilisable, échangeable, vendable, recyclable. Pour quelques infimes riels. Et ça pue partout sous le soleil. Et les bennes continuent leur incessant ballet, entassent et tassent, et tout le monde continue à se pencher sur les mouches, dans une quête quotidienne pour survivre.

Ici, tout le monde cherche à se réveiller le lendemain. Pour pouvoir recommencer à engloutir ses mains dans la décharge publique. Pour continuer à survivre à Steung Mean Chey.
Tout le monde cherche quelque chose. Sathia cherche des bouts de métal qu’elles pourra revendre peut-être et nourrir son petit frère, avec sa maladie de peau qui le gratte à hurler, avec du pus parfois qui croûte en creusant. Vithea cherche des restes à manger que ni les pauvres de la ville ni les chiens faméliques n’auraient encore trouvés. Kimchheang s’essouffle à chercher un plus grand carton, un plus grand sac plastique pour être un peu plus à l’abri des pluies qui ne vont pas tarder, dans sa cabane de fortune.
Et moi depuis quelques temps je marche, un pied qui farfouille dans la décharge, sans jamais me baisser et prendre quoi que ce soit. Tout le monde cherche quelque chose et tout le monde sait quoi.
Sauf moi.
Des chercheurs de survie je les appelle.

Oh je retourne bien quelques immondices, comme ça, par habitude, mais sans vraiment y penser, c’est juste parce que moi aussi je vis là, mais je ne récupère plus rien, je ne me penche plus, je ne me précipite plus à chaque nouvelle benne qui se déverse, jouant des coudes pour glaner un morceau de poulet qui aurait trainé près d’un rat mort dans une poubelle. Je suis un peu à l’écart. Et parfois je me pose là, à l’est de la décharge, sur un vieux bidon, et je regarde le soleil qui fait fondre des bouts de plastique, et les petits arcs-en-ciel sur ce papier graisseux que les mouches soudain envahissent comme une minuscule marée d’un noir brillant, avec des morceaux de vert métallique sur leur dos comme des poissons qui bondiraient. Et puis zoup, un vrombissement et plus rien. Et le petit arc-en-ciel a disparu.
De loin j’entends Rany et Dadano qui disent que je maigris. Ils disent ça et puis c’est tout parce que "Regarde, une canette !".

Mais tous les soirs, quand le soleil se couche et que même les insectes s’en vont, y’a mes copains qui viennent, de ce côté-ci de la décharge. Plein d’enfants, un à un, silencieux, qui s’accroupissent en cercle devant moi, et leurs yeux sont ouverts en corolles comme s’ils se réveillaient.
Hier je leur ai conté ma plus belle histoire.
Je leur ai dit “Tout à l’heure, j’ai trouvé une vielle lampe. Toute cabossée, mais avec une jolie teinte sous sa crasse. Je l’ai essuyée sur mon pantalon, elle était toute belle après, même ses gnons étaient jolis. Et là, il y a eu une grosse fumée et c’était comme si elle se gonflait, comme une voile de bateau vous voyez? Et là un monsieur fait de fumée est sorti.”

Ni Vithéa ni Kimchheang ni même Rany ne m’ont interrompu. Mais comme un long frisson parcourait les rangs des enfants.
- “C’était magique. Il m’a demandé ce que je voulais. Je pouvais tout lui demander, tout tout tout, il pouvait tout exaucer.”
- “Et tu lui a dit quoi, Ratana ?”... “Que tu voulais partir de là !!” a crié l’un ... “ Sur ton beau bateau qui serait rien qu’à toi !!” a gloussé l’autre “Je sais je sais, tu irais à Krong Ko Kong et puis ce n’serait plus que toi, et la mer!!” ...“Et les poissons !! du poisson frais comme s’il tombait tout seul dans ton bateau!!”... “Parce que c’est ça que tu veux?!” a ajouté l’un d’entre eux.
“ Nan. Je lui ai dit que je voulais ça.”
Et je leur ai montré du bras un petit cadre en bois que j’avais accroché à une ficelle, pas très haut, sur un vieux mat pourri. Juste un cadre, avec rien dedans. Mais joli, avec des petites peintures ou ce qu’il en reste dessus.
Ils se sont tous levés, sauf Ny qui faisait la moue, parce qu’elle n’avait plus de famille et qu’à six ans c’est dur. Ils ont regardé le cadre, passé la main au travers et quelqu’un a dit “Mais y’a rien dans ton cadre??!”
“ En réalité il y a tout.”
Ils se sont accroupis à nouveau.
“ Dedans il y a vos rêves. À tous. Et chaque soir vous pourrez venir les regarder. Dans le cadre. Il est magique...”

C’est Ny qui s’est levée la première. J’ai dû la prendre dans mes bras pour qu’elle puisse être à la bonne hauteur. Son petit nez juste au milieu du rien dans le cadre. Et elle a juste dit : “Oh oui, c’est vrai. Je les vois. Qu'ils sont jolis.”
Et tous les gamins ont fait une file.

Je ne sais plus ce que je cherche.
Je ne le saurai que lorsque je l’aurai trouvé.
Jusque là, vivre, c'est rêver.
Quant à survivre... Ça ne gargouille même plus dans mon estomac.



15 commentaires:

Anonyme a dit…

"La vie est un rêve dont je ne me réveille jamais" Sven Thomasson Vërgson, 25/06/2067.

Madame Poppins a dit…

C'est pas malin ! Là, y a Junior qui me demande pourquoi j'ai des larmes dans les yeux devant mon ordinateur !!!!

Anonyme a dit…

Tu vois, tu l'as ta cabane au fond des rêves toi aussi !
Ta cabane c'est ta tête, dans laquelle tu confectionnes des jolis colliers de mots qui transportent loin, super loin...

Anonyme a dit…

Des jolis colliers de mots qui font se sentir toute petite et terriblement impuissante, du fond de mon canapé et de tout ce superflu qui m'entoure...
(merci)

Anonyme a dit…

Je viens de faire un voyage. Pas très touristique, certes, mais si réaliste (malheureusement).
J'ai senti les odeurs de la décharge, j'ai vu les mouches et les enfants, aussi.
J'ai écouté l'histoire de la lampe magique.
J'ai fait la queue pour regarder à travers le cadre.
Et j'ai vu...
Merci pour toutes ces émotions.

Schizozote a dit…

STV, j'espère que tu ne ronfles pas ;)

Madame Poppins, c'est la faute de ton écran (faut baisser la luminosité) ;))

Féekabossée, tu me fais du bien toi !!

Je rêve, ben oui mais si on avait des super pouvoirs ça se saurait (soupir déçu)

Plum' : Schizozote air line, des voyages gratos pour partout et nulle part ! Merci à toi et bienvenue à bord :)

Anonyme a dit…

ouhaa! quelle idée ce blog! enfin sa forme je veux dire... ça me chamboule un peu, un peu beaucoup, mais c'est très interessant...

OMO-ERECTUS a dit…

Y'a décidément tout dans cette histoire (et pas seulement dans celle-ci). Faire réaliser que la vie, c'est souvent très gris. Mais qu'il y a toujours l'espoir que des couleurs apparaissent ici ou là. Et puis, c'est superbement écrit. Juste ce qu'il fait dans le dosage.

Anonyme a dit…

Dans le cadre, il y a tes histoires...
Magnifique une fois de plus.
Merci

Anonyme a dit…

Ouais : elle fait chier, hein ?

Madame Poppins a dit…

STV, je ne dirais pas "droit direct" (expression typiquement suisse) comme ça niveau forme mais sur le fond....t'as raison ;-)

Schizozote a dit…

Winon, alors à bientôt j'espère !

Omo-erectus, je te sauterais bien au cou pour te faire un gros bisou mais j'ai lu quelques part que les baisers n'étaient pas trop ton truc ;) alors tant pis, mais le coeur y est !

Arpenteur, merci, je suis toute émue (le terme "explosion de fouf" étant un tantinet vulgaire)

STV, dans mes bras !!

Madame Poppins, je me rends compte que j'ai vraiment des lacunes en suisse ! (j'ai fait mandarin en 2ème langue...)

Conclusion, cornebistouille, vous me mettez un peu la pression là, pas intérêt à foirer la prochaine Schizo moi... !

Anonyme a dit…

(Moi j'aime bien les baisers, sinon...)

Anonyme a dit…

faire du beau avec du moche... Classe !
Merci pour le voyage, je repasserais...

Anonyme a dit…

maiiiiisss laissssezzzzz là sortiiiiiirrrrrrr !!!